Des enjeux des arts de la présence ; l’avant le jugement

Le bonheur, c'est se souvenir du présent, Jules Romain

Privilégier l’élan initial qui nous entraine vers notre entourage, tenter de mettre en présence ce présent, et par là – par ce là, traiter de même son propre présent, c’est peut-être, par-delà d’indéniables différences, retrouver le meilleur des arts qui nous ont précédé. Et il n’est sans doute pas inutile, à cet égard, de regarder comment nos pratiques actuelles peuvent recouper celles de leurs aînées comme les enjeux que ces recherches engagent.

Des deux temps de l’histoire des arts

D’une manière simple, on peut dire que deux temps structurent notre histoire des arts ; celui qu’on pourrait appeler le religieux, puis le moderne.

Et le premier moment du religieux est déjà celui d’un mouvement vers la présence. “ Seule la belle âme peut voir la beauté “, écrit Plotin, philosophe néoplatonicien du 3me siècle après J-C. Le Beau est alors pensé comme ce qui est là, présent dans les présents du monde, car présent de Celui qui habite toute chose. Et il s’agit pour les hommes de l’époque, passeurs ou témoins du Beau, d’aller vers cette valeur qui les précède. C’est en se rendant présente à cette Présence, que la belle âme peut rejoindre le Beau.

“ Qu’est-ce qui est beau pour le crapaud, c’est sa crapaude “, répond, en substance, par la voix de Voltaire, la modernité qui suit. C’est dans la libre appréciation de l’homme de l’art et de son amateur que ce deuxième moment place le beau. La production, la réception de celui-ci seront dès lors l’affaire d’une double présence. Celle d’un objet, évidemment maintenu, mais aussi celle d’un sujet dont le jugement et le geste participent d’un principe qui est ainsi coproduit.

Et en même temps, si les périodes successives du religieux puis du moderne, en enchaînant la présence au Présent du monde et une présence au monde selon soi, écrivent de la sorte une histoire de la présence, ces deux moments n’ont pas été exempts de contradictions à cet égard.

L’argument de la transcendance a pu être, pour certains, l’occasion d’écraser des subjectivités vues comme fautives ou ennemies. On sait à quels abus a pu conduire, dans des mains malintentionnées, le Dieu le veut. On ne sait pas moins comment la modernité a pu, elle aussi, peser sur ses sujets. Sous sa férule, il n’a pas toujours été bon de ne pas répondre à ses exigences, de ne pas être moderne.

L’idolâtre, l’hérétique, l’impie,…, et, par la suite, l’académique, le kitsch, le mauvais artiste,… Qu’il s’agisse du Jugement dernier du religieux ou du jugement premier des modernes, l’art n’a pas toujours préservé les présences des uns et des autres de rudes déclassements. C’est tant l’humanisme chrétien que moderne qui ont pu être ainsi contredit. 

Or, ce n’est pas le moindre mérite des pratiques de la présence que de revenir sur ces travers et que de retrouver, de la sorte, nombre des bénéfices de l’art.

Le sociologique

A commencer par celui d’une beauté accordée à tous, que l’on soit sujet ou acteur de celle-ci. Certes, il existe une indéniable échelle des talents, et n’est pas Bach qui veut. Mais du point de vue de la présence, quelle rengaine personnelle, aussi fragile et maladroite soit-elle, pourrait ne pas relever de la vérité et de la beauté de ce qui est ? Et, partant, ne pas constituer l’objet ou le geste de l’art ? Qu’opposer là, dans la mesure où nous partageons un même ce qui est, à l’art de tous, par tous, pour tous ?

L'intersubjectif

Il est vrai que dans une société essentiellement marchande qui requiert constamment notre jugement pour nous défendre de ses incessantes sollicitations, nous disposons de pléthore d’arguments pour rejeter une évidence aussi comminatoire. Et les manifestations de la présence étant loin d’avoir la perfection des objets finis qui nous sont familiers, le j’aime/j’aime pas contemporain peut trouver de la sorte autant de prétextes à s’exercer. Ce n’est pas à la mode, pas assez construit,… Mais précisément. Ce qui se présente à nous, c’est ce qui se présente à nous. Et ce qui doit être regardé ainsi, indépendamment des aléas de son surgissement. Nous n’avons pas à nous arrêter sur la danse qui retrouve, à son corps défendant, un pas trop connu, sur la note hasardeuse qui échappe à la main trop rapide, puisqu’il en va ainsi, et que c’est donc là ce qui est, et, donc, ce qui importe.

C’est à cette triple hospitalité, et, ce faisant, à cette triple libération que nous invitent les pratiques de la présence : à laisser là nos jugements pour accueillir le présent de ce qui est comme notre propre présent, comme, encore, le présent qui met en œuvre ces présents.

A nous offrir nos trois bon heur de ces trois bon heur. 

Le politique

A nous offrir, aussi, de ce fait, une communauté particulière. Car qu’est donc l’art qui refuse toute disqualification, au profit du tous par tous pour tous, sinon celui du gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple, et, donc, de la démocratie, ainsi définie par la célèbre formule d’Abraham Lincoln ? Affirmer, à rebours de tout élitisme, que nous sommes égaux en arts, tant qu’en tant que sujets, acteurs et receveurs de celui-ci, c’est faire le pari de ce système politique.

L'écologique

Et puis, à s’accorder sur ce qui est, avant tout autre projet, à inverser ainsi le traditionnel rapport sujet/objet au profit de ce dernier, les arts de la présence touchent aussi au fondement de l’écologie. Si celle-ci a un sens et un enjeu, c’est celui d’un tel renversement qui verrait un homme jusque-là “ comme maître et possesseur de la nature “ selon l’expression de Descartes, se faire désormais, sinon le serviteur, à tout le moins l’allié de celle-ci. C’est bien une écologie de l’art qu’engage l’humilité appelée par les pratiques de l’ici là.

L'exister

Une humilité d’autant plus notable que celle-ci ne saurait être feinte. Car, comment pourrions-nous accorder toute leur place aux présents que nous visons, si nous ne nous effacions d’autant ? L’avant des choses suppose ce même avant de nous-mêmes ; cet avant les déceptions, avant les regrets, avant les intentions,… On ne joue pas pour jouer tant qu’on est triste, coupable ou ambitieux. On ne joue pour jouer que lorsqu’on joue pour jouer ; et l’on ne danse pas pour la danse autrement. L’improvisation, sa grâce qui permet qu’adviennent les autres que soi comme un soi délivré de ses scories, n’est possible que pour autant que l’on se tienne au plus près de ces ce qui est, et que l’on fasse ainsi, à cet égard encore, litière de tout jugement ; jugement sur ce qui nous entoure comme sur soi.

Le psychologique

Ce qui revient à dire que si la présence de la présence nous délivre des assignations artistiques, sociales ou politiques, elle a aussi vocation à nous libérer des condamnations que nous nous infligeons. Parce que l’on ne voit pas comment l’on pourrait diviser la présence à notre environnement et à soi, on peut penser que c’est peut-être d’abord envers nous, un nous qui s’oublie et s’affranchit ainsi de son histoire, que s’exerce la générosité du premier mouvement.

L'artistique

Bien sûr, un tel laisser aller n’est ni facile, ni acquis. Il en va de la nature de nos réticences et résistances, dont Danse Gitane fait un rapide inventaire, de s’opposer à celui-ci. Nos personnes comme nos pratiques se tiennent là sur une difficile ligne de crête. Comment nous abandonner aux bon heur des présences et, par la suite, ne pas altérer ceux-ci par des dispositifs malvenus ? Comment susciter, désigner, mettre en lumière ces surgissements, en évitant la projection, le factice, le contre-sens,… 

Sans doute croirait-on volontiers que l’impromptu, l’improvisation, le fait sur le tas,… nous ouvrent la porte de toutes les facilités. C’est en fait, le contraire. L’état des choses et des êtres n’est ni négociable, ni retouchable ; et l’on ne saurait dès lors faire advenir la vérité et la beauté de ce qui est en portant atteinte à ces deux absolus.C’est là que les arts de la présence ont leurs exigences. Et les praticiens le savent : tout manquement à cet égard, par omission, travestissement, rajout,… est aussi manifeste qu’insupportable. 

L'art contemporain

Ce qui peut prendre la défense d’un art contemporain décrié. L’éventuelle modestie de ses travaux, leur apparente banalité, comme, parfois aussi, bien sûr, leur effective médiocrité, peuvent abonder l’air connu du n’importe quoi. Les recherches de notre temps sont trop variées, trop libres, éventuellement trop déconcertantes de par leurs exigences ou leurs complaisances, pour pouvoir se défaire d’une telle accusation

Mais les expériences de la présence nous montrent, que si les arts actuels ne craignent pas les propositions les débridées et les plus extrêmes, au risque, indéniable, du n’importe quoi, ceux-ci savent aussi faire advenir, au sein d’ensembles peut-être difficiles ou inattendus, un vital quoi m’importe.

L'ontologique

Car, en dernière instance, ce n’est pas moins que le lieu où l’être, indissolublement, s’accueille et s’invente, que les arts de la présence rejoignent et déploient.

Sans doute est-ce dans Les chants de l’eau et la terre que cette grâce – comment la nommer autrement ? est, ici, la plus manifeste.

Le vivant

Et au fond, c’est probablement cela, qui justifie ces pratiques, en pose les enjeux et les noue à leurs prestigieux aïeux. Un parti pris du vivant, de l’élan des choses et des êtres, du conatus selon Spinoza, de la volonté de puissance selon Nietzsche, de l’élan vital pour Bergson,… qui sait se défaire des scléroses des personnes et des usages pour donner sa pleine mesure à ce mouvement premier qui habite tout existant.

Pour l’homme, l’immense merveille, c’est d’être vivant. Pour l’homme, comme pour la fleur et la bête et l’oiseau, le suprême triomphe, c’est d’être intensément vivant, totalement vivant, écrit David Herbert Lawrence.

Et c’est en ce sens que nous nous sommes donnés l’une des expressions de la Joie pour nom : car c’est bien vers ce triomphe, cette Joie d’être et de vivre, que se tournent les pratiques de la présence.